EdBo
« C'est plus toi. »
J'étais affalé sur le canapé détraqué du salon quand elle m'a sorti ça. J'avais aussi une main sur sa cuisse et l'autre derrière sa tête. Elle m'a dit cette phrase, par réflexe, quand j'ai tenté d'approcher sa bouche de la mienne. Elle s'est dégagée de moi en un clin d'oeil. J'étais partiellement bourré, oui, mais pas au point de ne pas savoir ce que je faisais. Alors j'ai ouvert ma grande gueule à défaut de lui flatter les amygdales.
« C'est plus moi que jamais. C'est pas ce que j'étais, c'est pas ce que je serais, ok. Si t'as pas envie, je vais pas te faire un procès, je vais pas te forcer, mais bon dieu, va pas me jouer ton numéro de vierge effarouchée alors que tu me fous tes jambes sous le pif depuis le début de la soirée. Tu savais ce qu'il pouvait se passer en venant ici, je t'ai pas vue depuis des mois, pas de nouvelles, pas de coup de fil, que dalle. La dernière fois que je t'ai vue, TU m'as embrassé. TU m'as prise dans tes bras. Alors quoi ? Je fais le clébard qui attend sagement son susucre de gentille maîtresse ? J'me coupe les couilles et j'te les mets dans un pot de fleurs pour que tu les arroses de temps en temps ? T'avais qu'à prendre une piaule ailleurs, tu croyais qu'en ayant le mode d'emploi j'aurais pas eu envie de refaire une partie ? Tu vis dans quel monde bordel ? J'vois pas où est le mal à vouloir se faire du bien. Merde. »
Tout le long de ma diatribe, elle était plantée dans un coin du salon à me regarder, la musique tournait et après que Simon&Garfunkel nous aient bien fait sentir le son du silence, Screamin' Jay Hawkins lançait son fameux sort sur elle. J'en avais profité pour me resservir un verre de bourbon bien tassé. Elle avait regagné le sofa et me dévisageait avec des yeux que j'aurais qualifiés de stupides si elle n'avait pas apporté une légère correction à son énoncé de base.
« C'est plus nous. »
Ce simple changement de pronom personnel a eu un effet multiple sur moi : j'avais envie de lui coller une tarte, de lui dire d'aller se faire mettre, de la prendre sur le tapis, de lui foutre le feu à sa satanée culotte, de lui déclamer tout l'amour que j'avais en stock (et dieu sait que j'en avais sous la pédale), de verser une larme sur ce « nous » qui n'était plus, de vider mon whisky d'un trait en la regardant d'un air bovin, d'éclater mon verre sur le mur ou de dire un truc intelligent. J'ai choisi une autre option.
« T'as qu'à prendre le pieu, je dormirai sur le canapé. »
Et joignant la parole au mouvement, je l'ai poussée vers la chambre, non sans avoir au préalable empoigné la bouteille de Jack. Avant de fermer la porte, je lui vole un baiser, et à en juger par son répondant, on pourrait même dire qu'elle n'avait pas l'intention de porter plainte. « Nous » n'était pas si loin, et ne le serait jamais, notre pas-de-deux, notre impromptu à quatre mains... Mais mieux vaut qu'il reste une fugue aux mouvements interminables. Je tourne les talons et le loquet.
Je m'allonge sur le canapé et biberonne à ma bouteille, les yeux embués. Je l'entends sangloter discrètement et j'écrase une larme d'une rasade de gnôle.
Je me dis : le monde est mal foutu. Mais dans cette vie y'en a pas d'autres.
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"Elle m'a passé le bras autour du cou. Elle m'a tiré la tête et m'a enfoncé ses dents dans la lèvre inférieure. Je me suis débattu pour me dégager parce que ça faisait mal. Elle est restée à me regarder regagner l'hôtel, tout sourire, un bras passé par-dessus le dossier du siège. J'ai sorti mon mouchoir pour m'essuyer les lèvres. Le mouchoir avait du sang dessus. J'ai suivi la grisaille du couloir, jusqu'à ma chambre. À peine j'ai fermé la porte que tout le désir qui m'avait fait défaut juste un moment auparavant s'est emparé de moi. Il me cognait le crâne et m'élançait dans les doigts. Je me suis jeté sur le lit et j'ai déchiré l'oreiller avec mes mains."
-Demande à la poussière, John Fante.-
En compet'
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Pazencompet' (publication libre)
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